lundi 8 novembre 2010

La tendresse selon Milan Kundera

Picasso, Paul dessinant (illustrant La Vie est Ailleurs de Milan Kundera, Folio 834)


En lisant La Vie est Ailleurs de Milan Kundera, je suis tombée sur un passage qui m'a fait réfléchir.

Le livre est la biographie d'un poète fictif, Jaromil. Couvé par sa mère qui reporte pour lui son manque d'amour (cet aspect du livre est remarquable de sensibilité, le personnage de la mère abusive n'est, pour une fois, pas traité comme un monstre mais on le comprend), Jaromil est un amant abusif, et jaloux. Il idéalise les femmes comme il idéalise l'amour.
Le passage en question se situe peu après la seconde guerre mondiale, avant sa première expérience sexuelle, alors qu'une jeune fille vient de poser sa tête sur son épaule. Ce geste l'a bouleversé et le narrateur en profite pour faire une parenthèse précisant la perception qu'a Jaromil du corps féminin.

Ce corps était au-delà des limites de son expérience et, pour cette raison précisément, il lui consacrait un nombre incalculable de ses poèmes. Combien de fois n'est-il pas question du sexe de la femme dans ses poèmes d'alors ? Mais par un effet miraculeux de la magie poétique (la magie de l'inexpérience), Jaromil faisait de cet organe génital et copulateur un objet chimérique et le thème de rêveries ludiques.
Par exemple, dans un de ses poèmes, il parlait d'une
petite montre qui fait tic-tac au centre du corps féminin. [...]
Et dans un autre poème, les jambes de la jeune fille se muaient en deux fleuves qui se rejoignaient ; il imaginait à ce confluent une mystérieuse montagne qu'il désignait d'un nom inventé à consonance biblique : le mont Seïn.
Ailleurs encore, il parlait du long vagabondage d'un vélocipédiste (ce mot lui semblait beau comme le crépuscule) qui roule fatigué au milieu du paysage ; ce paysage est le corps de la jeune fille et les deux meules de foin où il voudrait dormir sont ses seins.
C'était tellement beau, vagabonder sur un corps féminin, un corps inconnu, jamais vu, irréel, un corps sans odeur, sans points noirs, sans petits défauts, sans maladie, un corps imaginé un corps qui était le terrain de jeu de ses rêves !
C'était si charmant de parler de la poitrine et du ventre féminin sur le ton dont on dit des contes de fées aux enfants; oui, Jaromil vivait au milieu de la tendresse, qui est le pays de l'
enfance artificielle. Nous disons artificielle, parce que l'enfance réelle n'a rien de paradisiaque et n'est pas tellement tendre non plus. [...]
La tendresse, c'est la frayeur que nous inspire l'âge adulte.
La tendresse, c'est la tentative de créer un espace artificiel où l'autre doit être traité comme un enfant.
La tendresse, c'est aussi la frayeur des conséquences physiques de l'amour ; c'est une tentative de soustraire l'amour au monde des adultes (où il est insidieux, contraignant, lourd de chair et de responsabilité) et de considérer la femme comme un enfant.


Le corps féminin apparait à Jaromil comme une manifestation universelle de la Nature, dans toutes les dimensions temporelle et spatiales. Mais c'est une nature idéalisée, expurgée de ses défauts, douce, sans danger, maternelle, accueillante. Elle est à la fois repère et refuge, origine et objectif. La tendresse, ici, est un amour idéalisé, entre l'amour qu'on voue à une mère rassurante et celui qu'on ressent pour une amante inatteignable.

Illustration de W. Siudmak utilisée en couverture de La Planète aux Vents de Folie de Marion Zimmer Bradley

Cette vision naïve ne me parait pas si anodine qu'on pourrait le croire au premier abord. Elle est à inscrire dans une logique paternaliste, où les femmes sont traitées comme des enfants, pas seulement pour les asservir en prétextant leur stupidité et leur fragilité, mais aussi pour les figer dans un modèle idéalisé, éternel. Les défenseurs du système paternaliste ne sont pas tous des salauds, ils peuvent aussi être des enfants qui ont grandi sans accepter de quitter ce pays du tendre, d'assumer leur humanité et ses petits désagréments. Devant le réalité de la vie, les trahisons de l'amour, les défaillances du corps humain, les menaces de la nature, ils paniquent et, à défaut de pouvoir pleurer dans le giron de leur maman qui n'est pas si rassurante qu'ils le souhaiteraient, ils tentent de se réfugier dans de fantasme de cet "éternel féminin".
Cette vision est aussi à relier à la pression que subissent les femmes pour effacer toutes les imperfections de leur corps, pour les rendre imberbes comme ceux d'un enfant, harmonieux comme un paysage, et ce éternellement. Ces corps sont à exhiber, pour que l'œil puisse en prendre possession et ainsi s'enrichir du fantasme incarné par ces personnages déshumanisés.

J'admire cette lucidité chez Milan Kundera. Il ne dénonce pas la situation, le sujet du livre est la poésie, qu'elle soit morale ou non, mais la suite de l'histoire, le comportement de Jaromil adulte, suffisent à laisser au lecteur le goût amer que le pathétisme du personnage impose.

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