vendredi 16 octobre 2009

Souvenirs de fan


J'avais à peu près deux ans quand Thriller est sorti. Mes parents ont acheté l'album sans trop hésiter et ma mère, une danseuse immobilisée par le handicap, le passait d'autant plus souvent qu'il me faisait sautiller sur mes petites jambes. Je me revois affalée sur un fauteuil de velours, contemplant avec étonnement le jeune homme s'étalant sur la pochette du disque, ces énormes pochettes cartonnées que j'avais tant de peine à tenir dans mes petites mains. Avec son bébé tigre sur la jambe, il me paraissait un peu fou (mes livres d'enfant m'avaient appris à redouter l'animal) et terriblement élégant.
Michael Jackson est le premier artiste dont j'ai reconnu le visage, puis le nom. Thriller est la première chanson que j'ai identifiée entre toutes les autres à la radio, et la première que j'ai fredonnée (pas chantée, Dora n'existait pas encore pour apprendre l'anglais aux enfants). Je n'ai jamais mesuré le succès de Thriller, je l'aimais tant qu'il me paraissait absolument normal de l'entendre tous les jours à la radio. Cette musique faisait partie de ma vie comme le centre commercial derrière chez moi, les tours multicolores de mon quartier et les Pierrot de mon papier peint.
Je ne connaissais pas non plus les scandales qui commençaient à poindre. La chirurgie esthétique, les caissons à oxygène et les folles dépenses ne retentissaient dans les média que lorsque j'étais couchée ou perdue dans un livre. Rien ne semblait souiller l'ange de blanc vêtu et son jeune tigre.
Bad est sorti sans que mes parents achètent l'album. Des amis leur avaient dit qu'il était nul et ils les avaient cru... J'ai d'autant plus de regrets que Bad comprend quelques chansons que j'adore aujourd'hui.


C'est Dangerous qui a fait de moi une vraie fan. J'étais une pré-ado pur jus, acnéique, renfermée, suivant la mode pour ne pas avoir à identifier mes propres goûts. Cet album, qui fut d'ailleurs le premier CD qui entra chez nous, devint rapidement un objet d'adoration, au point d'apprendre par cœur la majorité des paroles (je commençais à peine l'anglais), d'examiner à la loupe la pochette pour identifier la myriade de dessins et extrapoler leur signification à partir des innombrables articles qui remplissaient les colonnes de mon journal télé. Le journal de Mickey que je lisais assidûment me procura une biographie épurée de mon idole dans un dessin réaliste qui jurait avec les canards en barboteuse coutumiers de la revue, où Joe Jackson était un guide attentif. J'y découvris la Motown, Diana Ross et tout un pan de l'histoire musicale qui, jusque-là, ne m'avait pas intéressée.
Cette passion me tint plusieurs années. Je me fis offrir successivement un lecteur CD, puis Bad, Thriller en version CD (reléguant notre bon vieux vinyle au grenier), et Off The Wall. Je perfectionnai mon anglais, compréhension écrite, orale, et prononciation, en écoutant et braillant Billie Jean dans ma chambre, au grand désespoir de mes parents qui ont néanmoins regretté cette époque quand j'ai commencé à écouter de la techno.
Les scandales ont finalement tempéré mon enthousiasme. Je soutins bec et ongles que, si les accusations pesant sur lui avaient été vraies, les parents n'auraient jamais fait marche arrière pour de l'argent. Les moqueries dont sont capables les adolescents m'obligèrent toutefois à taire mon fanatisme. J'achetai sans m'en vanter History qui ne m'a guère transportée, puis Blood on the Dance Floor. Je tentai vainement de convaincre mes parents, qui ne croyaient plus à mon objectivité en la matière, que ce dernier album contenait quelques excellentes chansons.
Je passai mon bac, me lançai dans les études, et détestai Invincible. Les scandales s'empilèrent et pour moi Michael Jackson n'avait plus rien d'un ange. Il n'était plus qu'un fou que je plaignais pour son enfance et la pression des médias. J'en devins indifférente, et laissai mes CD prendre la poussière.

En 2007, alors que j'attendais mon fils, l'envie de renouer avec les passions de mon enfance et de mon adolescence devint irrésistible. Je me remis à regarder du catch, et à écouter ces vieilles musiques poussiéreuses, Polnareff, Simply Red, Cock Robin, Genesis, et Michael Jackson. Je fus séduite de nouveau. L'énergumène ne faisait plus guère parler de lui, même les médias s'étaient lassés de ses frasques, et dans leur silence sa musique paraissait de nouveau belle. Il n'y eut plus de moqueries, et s'il y en avait eu, je ne les aurais pas écoutées. Il me paraissait plus important que mon fils découvre cette musique. Je me réconciliai avec moi-même, je n'avais plus honte d'être une fan.

Et puis il y a eu ce matin de juin 2009, où je me suis réveillée dans une chambre d'hôtel allemande fournissant gracieusement un radio-réveil au son de Man in the Mirror. Je me levai avec le sourire, montai le son et me dirigeai en dansant vers la douche où je ne chantai pas trop fort pour ne pas réveiller mon chef dans la chambre voisine. J'ignorai les commentaires en allemand que je ne comprenais pas et me rendis à la réunion de travail pour laquelle j'étais venue. Je repris l'avion pour Paris l'après-midi même. Les haut-parleurs de l'aéroport de Stuttgart diffusaient Rock with you et des images de Michael Jackson, sous-titrées en allemand, peuplaient les écrans plats. Je m'en étonnai ; mon chef me rappela que des concerts étaient prévus. Je désirai de tout mon cœur y croire, mais l'abondance l'images, commune aux décès, me fit douter. En rentrant chez moi, j'entendis des jeunes filles parler de moonwalk et tentai de me persuader d'une coïncidence.
A mon arrivée chez moi, la télévision était occupée par Bambi (le film, que mon fils regarde au moins une fois par semaine). Ce n'est que lorsque ce dernier devint roi de la forêt que Claire Chazal apparut pour présenter un reportage sur la carrière de Michael Jackson. Mon mari m'apprit alors la nouvelle. Je retins avec difficulté mes larmes pour ne pas effrayer Alexandre. Je chantai à tue-tête en riant pour ne pas pleurer, et mon cœur se serra d'émotion en entendant mon fils reprendre Bad, ravi.
Dans les jours qui ont suivi, j'ai pleuré sans honte. J'ai été outrée d'entendre les mêmes médias qui l'avaient traité de fou et de pervers saluer son génie. J'ai été ravie des flash mobs, des hommages des fans, et de voir le nombre de personnes qui avaient été touchés à un moment ou à un autre, par sa musique. J'ai maintenant le droit d'être fan, la mort lave tous les soupçons.

Alexandre a maintenant à peu près deux ans, l'âge que j'avais à la sortir de Thriller. Michael Jackson est le premier artiste dont il connait le nom. Il l'a si souvent entendu à la télévision... Sa nounou et moi, sans nous concerter, avons réécouté Thriller très souvent. Mon petit bout réclame souvent de la musique, il sautille sur Jam, sur Beat It, il rit avec Vincent Price comme je l'ai fait. Ses yeux brillent de plaisir quand retentissent les premières notes de Wanna be starting something, son regard devient rêveur sur Heal the World. Peut-être se borne-t-il, comme je l'ai fait, à imiter sa mère. Peut-être est-ce juste le génie du musicien.


vendredi 9 octobre 2009

Les IgNobels 2009 décernés !

Alors que le monde salue unanimement les prix Nobel, les prix IgNobels ont été décernés.
Il s'agit, comme on peut s'y attendre, d'une parodie des Nobel, où les prix sont décernés, au cours d'une vrai cérémonie, aux recherches improbables (du nom de l'organisme qui les décerne, Improbable Research), étonnantes, et amusantes. Le sloga : "For achievements that first make people LAUGH, then make them THINK" ("Pour les réussites qui font d'abord rire, avant de faire réfléchir").
Les lauréats ne sont pas forcément des branquignols ! L'un des lauréats passés, Andre Geim, a réçu un prix pour avoir fait léviter une grenouille. La chose était déjà une performance, même si la démonstration était cocasse. L'homme s'est ensuite fait connaître plus sérieusement en faisant partie des pionniers de la fabrication du matériau le plus à la mode dans la physique de la matière condensée : le graphène.

Andre Geim expliquant, lors de la cérémonie de remise de son prix IgNobel, comment faire léviter une grenouille.


Rappelons également les prix IgNobel français, un en 2008 pour une équipe de Toulouse ayant démontré que les puces des chiens sautaient plus haut que les puces des chats, une en 2006 à une équipe parisienne ayant démontré que les spaghetti se cassent toujours en plus de deux morceaux, un en 2005 pour un biologiste ayant catalogué les odeurs des grenouilles stressées, et surtout le prix IgNobel de la paix 1996 décerné à Jacques Chirac (que j'adore !) pour avoir testé une bombe atomique l'année de l'anniversaire d'Hiroshima (faut avouer, on peut en être fiers, de celui-là !).

Voici la liste des lauréats de cette année (traduction wikipedia) :

Médecine vétérinaire : à Catherine Douglas et Peter Rowlinson de l'Université de Newcastle, pour avoir démontré que les vaches portant un prénom produisent plus de lait que les autres.

Paix : à Stephan Bolliger, Steffen Ross, Lars Oesterhelweg, Michael Thali et Beat Kneubuehl de l'Université de Berne, pour avoir déterminé expérimentalement qu'il est préférable de recevoir sur la tête une bouteille pleine de bière qu'une bouteille vide.

Économie : aux administrateurs, dirigeants et commissaires aux comptes de quatre banques islandaises (Kaupthing, Landsbanki, Glitnir, et la Banque Centrale d'Islande) pour avoir démontré que les banques minuscules peuvent être rapidement transformées en banques énorme, et vice versa (et pour avoir démontré que des choses semblables peuvent être fait pour une économie nationale tout entière).

Chimie : à Javier Morales, Miguel Apátiga, et Victor M. Castaño de la Universidad Nacional Autónoma de México, pour avoir créé des diamants à partir de liquides, spécialement à partir de tequila.

Médecine : à Donald L. Unger, de Thousand Oaks, pour avoir enquêté sur une cause possible de l'arthrite des doigts, en faisant craquer les doigts de sa main gauche (mais jamais ceux de la droite) tous les jours pendant plus de soixante ans.

Physique : à Katherine K. Whitcome de l'Université de Cincinnati, Daniel E. Lieberman de l'Université Harvard et Liza J. Shapiro de l'Université du Texas, pour avoir déterminé par analyse pourquoi les femmes enceintes ne basculent pas.

Littérature : aux services de police irlandais (An Garda Siochana), pour avoir donné plus d'une cinquantaine de contraventions à Prawo Jazdy, dont le nom signifie en polonais « Permis de conduire ».

Santé publique : à Elena N. Bodnar, Raphael C. Lee, et Sandra Marijan de Chicago, pour avoir inventé un soutien-gorge qui, en cas d'urgence, peut être rapidement convertit en une paire de masques à gaz, l'un pour la porteuse, l'autre pour une personne qui en aurait besoin.

Mathématique : à Gideon Gono, gouverneur de la réserve bancaire du Zimbabwe, pour avoir donné aux gens un moyen simple et quotidien de faire face à une large gamme de nombres (des plus petits aux plus grands) en faisant imprimer des billets de banque de valeurs allant de un centime à cent mille milliards de dollars.

Biologie : à Fumiaki Taguchi, Song Guofu, et Zhang Guanglei de la Kitasato University Graduate School of Medical Sciences de Sagamihara, pour avoir démontré que l'on peut réduire la masse des déchets de cuisine de plus de 90 % en utilisant des bactéries extraites d'excréments de pandas géants.


dimanche 3 mai 2009

Mémoires d'une jeune fille rangée

Il n'y a rien d'étonnant à ce que Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir m'aie attiré, ni qu'il m'aie plu. Le récit autobiographique de Mme de Beauvoir ne pouvait être autre chose que l'histoire, forcément jouissive, d'une jeune fille refusant un absurde ordre établi. Il serait néanmoins stupide de réduire cet admirable ouvrage à cette simple dimension.

Je disais récemment au sujet d'Harvey Milk qu'avant de tenter de changer le monde, il fallait se changer soi-même. Ce premier tome des mémoires de Simone de Beauvoir ne montre pas les actions qu'elle a entreprises mais comment l'auteur s'est rendue compte de l'incohérence de la société dans laquelle elle vivait, comment elle a pu y échapper, et à quel prix.
Simone de Beauvoir est née dans une famille bourgeoise parisienne. La Première Guerre Mondiale lui a appris le patriotisme, sa mère la religion, son père l'amour de la littérature. Cependant, son père se ruine peu à peu, et finit par ne plus pouvoir doter ses filles : elles ne pourront être mariées, elles auront à apprendre un métier pour vivre. Les résultats exceptionnels de Simone à l'école sont à la fois une fierté et une déchéance pour sa famille ; décontenancée par le comportement de a famille, isolée des autres par cette situation singulière et désireuse, elle-même, de vivre la vie qu'elle a choisie, Simone de Beauvoir met en place dans la souffrance les bases de sa pensée. Evidemment, elle rencontrera Sartre, ce qui la fera beaucoup évoluer, mais ce ne sera pas avant d'avoir rejeté d'elle-même une bonne partie des idées reçues de son milieu d'origine.

Ayant quelque peu souffert à la lecture du Deuxième Sexe, je redoutais cette rencontre avec Mémoires d'une jeune fille rangée. J'ai été agréablement surprise par le style de Simone de Beauvoir qui se prête mieux au récit qu'à l'essai. La lourdeur de la démonstration nous étant épargnée, restent la poésie et la justesse du trait.
Lorsque Simone de Beauvoir regarde en arrière, elle ne tente pas de s'embellir. Elle reconnait sans honte qu'elle a été une petite fille difficile ; elle ne cache pas son intransigeance ni ses erreurs. Ce n'est pas un monument à sa gloire. La façon dont elle décrit son enfance et son comportement de petite fille puis d'adolescente est montre un recul extraordinaire. Les premières parties du livre sont à la fois touchantes, charmantes et épatantes de lucidité. La psychologie de la petite fille qu'elle était est révélée sans qu'on sente l'analyse auquel l'auteur s'est soumise, elle apparait naturellement, sans artifice.
Il ne s'agit pas, non plus, d'écrire un roman d'initiation. J'ai lu ça et là des analyses d'internautes voyant dans le destin de Zaza une opposition à celui de Simone de Beauvoir ; cette dernière aurait réussi à s'émanciper, Zaza aurait échoué et payé lourdement cet echec. Cette vision manichéenne ne me convient pas et me semble à rebours de la volonté de Simone de Beauvoir. Elle souhaitait "tout dire", montrer la Vérité. Opposer les deux amies requiert une interprétation artificielle, voire même un peu symbolique, que l'auteur refuse. Tout a une raison ; l'émancipation de Simone de Beauvoir est le résultat de la rencontre de son éducation avec le caractère particulier, intransigeant et sensible, de la jeune femme. Nul besoin d'artifice ou de fard pour souligner ou mettre en évidence ce cheminement.

Le plus amusant, c'est que, malgré le temps, les évolutions de la société, et les prises de conscience collectives, j'ai réussi à me retrouver dans ce récit. Les temps ont changé, les femmes ne sont plus confinées au foyer. Enfin, elle ne sont pas forcées d'y rester, mais tout autre choix reste moins valorisé. Les mentalités n'ont pas autant évolué qu'on veut nous le faire croire ; si la loi nous permet de vivre à peu près libre, nos esprits ne le sont pas ; la rencontre avec cette femme d'une autre époque mais de notre monde nous le démontre vigoureusement C'est ce qui rend ce livre non seulement beau et utile, mais aussi rigoureusement indispensable. La lucidité de Simone de Beauvoir nous met devant nos propres contradiction, son honnêteté nous oblige à les affronter de front. Reste à trouver le courage de garder les yeux ouverts lorsque le livre refermé est abandonné à la poussière dans une bibliothèque.